Général

Ahmed Dlimi

Général Dlimi
Né en 1931 Sidi Kacem Général de division de l'armée royale marocaine en service de 1955 à 1983 ayant participer au conflits - Guerre des sables, Guerre du Kippour, Conflit du Sahara occidental et l'Affaire Ben Barka décede le 22 janvier 1983 à Marrakech à l'age de 52ans.

Dans les bras de l’armée

Ahmed Dlimi a vu le jour dans la région de Z’gota (Sidi Kacem) en 1931. Sa tribu, les Ouled Dlim, originaires du Sahara, fait partie des “guich”. C'est-à-dire des guerriers paysans auxquels le sultan Moulay Ismaïl a concédé, dès le 17ème siècle, l'usufruit des terres du Gharb en contrepartie d'une mobilisation pour la défense du Makhzen. Bien né, le jeune Dlimi fait ses études au lycée Moulay Youssef, établissement mitoyen au palais de Touarga à Rabat. Comme d’autres, il ne rêve que de franchir ces hautes murailles qui le séparent de l’épicentre du Makhzen. Avant de concrétiser son rêve, il effectue un détour par Meknès. Son père, traducteur auprès des militaires français, use de ses relations pour lui décrocher une place à Dar El Beida, l’académie militaire. L’uniforme d’élève-officier ira à merveille au jeune Ahmed. Durant ses deux années de formation, Dlimi cultive la réputation d’un élève athlétique, intelligent mais très peu sociable. Il n’est jamais de sortie avec ses camarades de promotion, préférant plutôt “bûcher” ou faire des pompes. Sorti major de sa promotion, il est sélectionné pour faire partie d’un groupe d’officiers d’élite, embarqués pour la France pour perfectionner leur formation. A son retour, il est au premier rang pour assister à la création des Forces Armées Royales (FAR) par le prince Moulay Hassan, futur Hassan II. Dlimi fait partie de la première vague d’officiers transférés de l’armée française aux FAR le 28 février 1957, dans la foulée de l’indépendance. Il y officie comme lieutenant. Et il fait tout pour émerger du lot. La tournure des événements lui en donne l’occasion. Il monte ainsi au front, quelques mois plus tard, pour mater la rébellion de Addi Ou Bihi, dans la région de Tafilalet. Une année plus tard, il se retrouve encore au cœur de l’événement, cette fois au Rif. Il prend place aux côtés du prince Moulay Hassan et de son bras droit, Mohamed Oufkir, qui décèlent en lui les qualités d’un guerrier impitoyable, voire cruel. En fait, Ahmed Dlimi, rusé , comprend que les seuls faits d’armes ne suffisent pas pour se frayer un chemin jusqu’à la cour des grands. Il n’a pas besoin d’attendre le livre de John Waterbury pour saisir que les alliances familiales servent d’ascenseur social dans ce Maroc fraîchement indépendant. Le fils de Sidi Kacem, aroubi de naissance, déroge à une certaine tradition et choisit d’épouser une Fassia, fille d’un nationaliste devenu ministre sous Mohammed V. Un mariage qui lui fait miroiter, bien entendu, la promesse d’une rapide ascension sociale, voire politique. Sauf que Dlimi, rattrapé par sa fougue machiste, finit par tout annuler, prétextant…que la mariée n’était pas vierge. “Vrai ou faux, le père de l’éconduite vit mal l’affront public, d’autant qu’il pense faire l’objet d’un stratagème de Dlimi. Mohammed V prend le parti de son ami humilié et, en guise de punition, envoie le jeune intrigant en garnison à Fès”, raconte Stephen Smith dans Oufkir, un destin marocain (Ed. Calmann Lévy. 1999). Son éloignement ne va pas durer longtemps. Dlimi, le tireur d’élite, chasse un gibier encore plus impressionnant. Il convole en secondes noces avec Zahra Bousselham, fille de l’un des chefs des services secrets de l’époque et, surtout, belle-sœur de Abdeslam Sefrioui, futur patron de la garde royale. Ce qui a changé dans la petite vie d’Ahmed Dlimi ? En bref, les fêtes de famille prennent les allures de réunions d’état-major et l’ambitieux Dlimi, qui côtoie déjà les haut gradés, est confortablement installé dans le cénacle de l’armée. De tous les galonnés du royaume, c’est Mohamed Oufkir qui va miser le plus sur Dlimi. Ça tombe bien, Oufkir est le général le plus proche de Moulay Hassan qui dirige déjà les affaires du pays, avant même d’hériter du trône. La suite coule de source. Oufkir nomme Dlimi comme son adjoint à la Sûreté nationale. Dans la foulée, c’est la création du CAB1, la célèbre police secrète (ancêtre conjugué de la DST et de la DGED) qui réprime toute opposition au jeune monarque, Hassan II. Et c’est Ahmed Dlimi qui en prend la direction. Des témoignages confirment que Dlimi dirige lui-même les interrogatoires des adversaires politiques de la monarchie. Un personnage craint et redouté. En 1967, le quotidien français Le Monde dépeint le commandant Dlimi en ces termes : “Ses adversaires politiques voient parfois en lui un homme plus redoutable qu’Oufkir, Excellent tireur, d’un calme intrigant, il explose en colères brusques et assez terrifiantes”. A l’époque, Ahmed Dlimi est sous les feux des projecteurs après son coup de théâtre : il s’était livré à la justice française, qui l’accusait d’avoir participé à l’enlèvement et probablement à l’assassinat du leader de l’opposition de gauche, Mehdi Ben Barka, en octobre 1965. De retour au Maroc après un séjour carcéral de huit mois dans l’Hexagone, Dlimi gagne des galons. Il est d’abord nommé gouverneur, sans affectation particulière, au ministère de l’Intérieur, avant de prendre la direction du cabinet militaire de Hassan II. En stratège, il se rapproche directement de Hassan II et se démet progressivement de l’étroite tutelle d’Oufkir. “Auprès du roi, il a acquis l’autonomie nécessaire pour ne plus se contenter d’être la main droite d’Oufkir”, écrit Stephen Smith.

Premier flic du royaume

En 1970, Dlimi est officiellement nommé chef de la Sûreté nationale. Il fait partie du premier cercle de Hassan II, qu’il ne quitte plus d’une semelle. Il est d’ailleurs à ses côtés, ce 9 juillet 1971 au palais de Skhirat, qui a été envahi par les mutins d’Ahermoumou. Une année plus tard, il est dans le Boeing royal attaqué par les pilotes marocains dans la tentative du coup d’Etat perpétrée par Oufkir. Ce dernier se serait suicidé, Des sources soutiennent que c’est Dlimi himself qui aurait froidement “suicidé” son ancien mentor… Une thèse appuyée, par certains membres du clan Oufkir. Ce qui est sûr, c’est que la disparition d’Oufkir ouvre une autoroute royale devant Ahmed Dlimi, désormais intronisé homme de confiance de Hassan II et héritier de tous les dossiers d’Oufkir. Il engrange et accumule. En homme de renseignement aguerri, il recycle son ancienne police secrète, le CAB1, en services encore plus modernes : la Direction de la Surveillance du Territoire (DST) et la Direction Générale des Etudes et de la Documentation (DGED), qui voient le jour en janvier 1973. Pas un battement d’aile ne peut échapper aux oreilles et aux yeux, nombreux, de Dlimi. Ses fidèles vont également noyauter tous les départements d’Etat : des offices aux ministères, en passant par le Palais royal.

Mahjoub Tobji, ancien aide de camp de Dlimi, aujourd’hui en exil, explique dans "Les officiers de Sa Majesté" (éd. Fayard 2006), le système du nouveau numéro 2 du régime, qui a bien capitalisé sur les erreurs de son prédécesseur. “Dlimi et ses hommes passèrent au peigne fin tout l’entourage royal : chambellans, gardes du corps et jusqu’aux standardistes”. Dans son brûlot, Tobji recense les nombreuses “créatures” de Dlimi : selon lui, de Basri à Mediouri, tous les proches de Hassan II mangeaient dans la main de l’homme le mieux renseigné du Maroc. “Basri, déjà ministre de l’Intérieur, venait avec ses dossiers rendre compte et recevoir les ordres de son maître”, écrit Tobji.

Riche Puissant et Célébre

Premier flic du royaume, Dlimi assure aussi les fonctions d’aide de camp de Hassan II, ou chef d'état-major particulier, ce qui lui offre une indiscutable dimension politique. Il supervise la répression des radicaux et mène les négociations avec les opposants modérés. “Il était le seul à faire le tri entre ce qui devait être dit ou tu au roi. C’était évidemment le meilleur moyen d’isoler le souverain”, explique Tobji. Dlimi joue même aux diplomates quand il est émissaire personnel du roi dans les pays du Maghreb, d’Afrique noire, d'Europe et d'Amérique. En 1974, il accompagne le futur Mohammed VI dans sa première sortie officielle sur la scène internationale pour représenter son père aux funérailles de Georges Pompidou, à Paris. Une belle revanche, sur ce pouvoir français qui l’avait embastillé huit mois durant, en 1967. Le tout-puissant général tisse aussi des liens avec les différents services de renseignements du monde. Il a une fascination particulière pour les Américains (lui qui ne parle pas l’anglais) auxquels il demande de lui construire des locaux pour la DGED sur le modèle de Langley, siège de la CIA. Même avec les services algériens, pourtant hostiles, Dlimi arrive à entretenir des relations de bon voisinage.

Le général Dlimi n’a jamais oublié cette époque de vaches maigres où, jeune lieutenant, il était acculé à emprunter de l’argent à ses camarades pour pouvoir joindre les deux bouts. Pour rattraper tout ce temps perdu, il met tous les scrupules de côté et amasse une fortune en peu de temps. Il commence par fonder une société de distribution de machines agricoles (le général qu’il est devenu reste avant tout paysan) dont il confie la gestion à l’un de ses proches. Il élargit aussi son influence aux milieux financiers et industriels, n’hésitant pas à monnayer son intermédiation dans certaines affaires. L’homme avait même pour intention de réaliser un projet de pipeline reliant le Maroc à l’Arabie Saoudite. Le patron des services pouvait aussi, bien entendu, puiser à volonté dans les fonds publics. “S’inspirant de la CIA, afin de se libérer des contraintes budgétaires de l’Etat et de rendre les services de renseignement plus autonomes, il crée ou achète plusieurs sociétés. Et, pour éviter tout problème de cash ou de devises, toutes les sommes provenant des procès-verbaux liés aux infractions de pêche étaient reversées en devises sur un compte spécial”, écrit l’auteur des Officiers de Sa Majesté. En un mot, Dlimi mène la grande vie. Quand il se déplace en France, même en voyage officiel avec les conseillers de Hassan II, c’est lui qui régale. “A l’occasion de plusieurs voyages que nous fîmes, Dlimi, Guedira et moi-même en France, c’était moi qui payais avec les cartes Diner’s Club ou Masters de Dlimi”, raconte Tobji. Le général pouvait disposer à sa guise de la flotte d’avions royaux pour ses déplacements au Maroc comme à l’étranger. Même pour ses soirées, il avait pour habitude de prendre un hélicoptère de Rabat jusqu’à Sidi Kacem avant de rejoindre, en voiture, une ferme de Belksiri où il avait ses habitudes. Sur place,( alcool et chikhates) jusqu’au petit matin. Son aide de camp le décrit d’ailleurs comme un être de la nuit, constamment dopé : “Fréquemment, à l’aube, après une nuit de plaisirs divers, il fermait les rideaux et disait ‘je veux garder la nuit’. Mais les fêtes de Dlimi n’avaient rien à voir avec soirées hassaniennes. Alors que son maâlem, mélomane, est plus porté sur la musique arabe ou la chanson marocaine classique, Dlimi est plutôt branché chikhate, aïta, au mieux Jil Jilala, douce alternative à Nass El Ghiwane. C’est un fait : le général ne mettait jamais les pieds dans les soirées de Hassan II. Sans doute avait-il horreur de se retrouver dans la peau du numéro 2, lui qui aimait se retrouver au centre de tout et prenait un malin plaisir à traiter ses hôtes de haut. L’auteur des Officiers de Sa Majesté se rappelle ainsi de cette fête où “Dlimi, assis en train de fumer et siroter un énième Whisky, obligea des officiers supérieurs occupant des postes importants à la tête des forces armées à danser en tenue avec les chikhate. Quand Dlimi, impératif, leur disait ‘Noud’, aucun n’osait dire non”. explique Tobji

Le maître du Sahara

Bien entendu, le pouvoir de Dlimi a décuplé avec l’affaire du Sahara. Au-delà de la Marche Verte, qu’il a préparée de concert avec Hassan II, il a surtout été l’homme de toutes les batailles et de toutes les opérations de terrain. Toujours en première ligne, donc. Mais avec, comme l’ont rapporté plusieurs de ses subordonnés, “une bouteille de Scotch et une Kalachnikov à portée de main”. “Jusqu’à sa mort, il a géré le dossier du Sahara comme il l’entendait. Les officiers qui, à un moment ou un autre lui ont résisté, ont été impitoyablement écartés”, raconte Tobji. Le colonel Tobji raconte cette soirée à Moulay Bousselham, dans le Gharb, où il a décidé de couper l’écoute avec le monde extérieur, y compris avec le roi qui l’a demandé, à plusieurs reprises, pour une affaire urgente. Quand Hassan II appelle Dlimi le 21 juin 1981, alors que Casablanca est le théâtre de graves émeutes populaires, Dlimi met bien du temps avant de rentrer du Sahara, où il menait une opération militaire surmédiatisée par la presse internationale. Pour mesurer toute “l’insolence” dont le général faisait désormais montre, il suffit de lire cette anecdote racontée par Tobji : “Lors du premier sommet de l’OUA à Naïrobi, j’ai vu dans des circonstances ubuesques le Prince Moulay Abdallah, frère de Hassan II, supplier Dlimi d’accompagner le roi jusqu’à la salle de conférences. Dlimi refusa, sachant que le monarque allait accepter, durant ce sommet, le référendum prôné par l’ONU”.

Sa mort, un secret d’Etat

C’est de la manière la plus brutale que le destin de Dlimi a pris fin, lors de cette soirée du 22 au 23 janvier 1983. Après avoir quitté le palais royal de Marrakech, le général a été officiellement victime d’un accident de circulation… Une semaine avant sa mort, Ahmed Dlimi était encore en France, invité à une partie de chasse. Il accorde une interview à France 2 et le journaliste lui demande, à bout portant : “N'êtes-vous pas tenté de renverser la monarchie, comme ont essayé de le faire les généraux Oufkir et Medbouh ?”. Dlimi répond : “L'armée a effectivement essayé de renverser la monarchie, mais c'est cette même armée qui l’a sauvée”. Quelques jours plus tard, donc, Dlimi a trouvé la mort à Marrakech. Dans des circonstances, bien entendu, qui n’ont jamais été tirées au clair.

- Représentait-il un quelconque danger pour la monarchie ? - A-t-il tenté, comme beaucoup le pensent, de renverser Hassan II ? - A-t-il été, plus simplement,victime d’intrigues de cour et de règlements de compte ? Nul n’a jamais su. Seul Dlimi, et probablement le défunt roi, pouvaient savoir. Pour Tobji, Dlimi aurait trouvé la mort “parce qu’il était au courant de certains dossiers secrets, privés, liés à la monarchie”.